Publié le 15 juillet 2010, par Mahé Mas
Ellipse. Le chemin le plus court en passant par la courbe. Une esthétique de la concision. C’est ainsi que Cécile Mauduit a baptisé son atelier de restauration d’œuvres d’art. Le seul de toutes les Antilles françaises. Elle aimerait connaître ses homologues caribéens, mais ils ne doivent pas être bien nombreux puisque l’on fait appel à ses services jusqu’à Cuba. «J’ai eu la chance de collaborer à la conservation physique de 2 collections de Wilfredo Lam», confie t’elle, honorée de collaborer à la survie des œuvres d’un tel artiste. C’est d’ailleurs l’une de ses élégantes gravures surréalistes qui vous accueille dans son atelier.
Au nord de Fort de France, une trentaine de mètres carrés extrêmement lumineux pour plus d’une centaine d’œuvres. Toiles-talismans personnelles alternent avec des œuvres malades ou déjà guéries. Ici Cécile a restauré des œuvres d’un peintre haïtien décédé lors du séisme, là, créé un encadrement coloré. Les œuvres s’étalent aussi dans de grands cartons à dessins. Elles sont caribéennes, occidentales, asiatiques… Panneaux organiques de Coco René Corail gonflés par l’humidité, papiers gauguinisants tâchés de moisissures, toile du 19ème avec des pêcheurs en proie aux éléments sous un vernis assombri par le temps….Chaque malade est un cas unique avec ses propres blessures. Au restaurateur de trouver le remède approprié. Infiltration de matière, rentoilage, nettoyage de surface… Des techniques complexes auxquelles seul un véritable expert peut se frotter. Avec assez d’humilité pour retoucher dans la plus grande discrétion la création d’autrui. Ces drôles d’oiseaux sont rarissimes. La Martinique peut se féliciter d’en avoir un…
Lors de notre première rencontre, Cécile était plongée dans une grande toile maculée d’un Fonds d’Art Contemporain martiniquais. Une odeur d’eau déminéralisée flottait dans la pièce et une dame gantée se battait à l’aide de minuscules cotons contre des tâches graisseuses. Le secteur public mais surtout les particuliers font appel à ses services. « Je venais d’arriver en Martinique. Pendant une exposition, j’expliquais à un journaliste que je ne pensais pas exercer ici mon métier de restauratrice faute de collections de peintures. Quelques jours plus tard, un coup de téléphone. « Vous pensez vraiment qu’il n’y a pas de collections de peinture en Martinique ? » On avait besoin de mes services. Ce fut une expérience exceptionnelle. Je m’installais au dernier étage de la maison familiale et restaurais in situ des portraits d’ancêtres, mais aussi des toiles de maîtres de la peinture moderne », se souvient-elle. Sa carrière martiniquaise était lancée.
Depuis, elle a créé Ellipse, un atelier qui ne se désemplit pas. Un souffleur de verre vient chercher ses aquarelles. Quelques minutes plus tard, deux tableaux passent devant la fenêtre. S.O.S restaurateur. Après une inspection minutieuse, le diagnostic tombe. Couche de peinture décollée du support, cadre vermoulu. Termites. La plus petite des œuvres est isolée sur le balcon pour ne pas contaminer les autres. « Faire de la restauration en zone tropicale humide est un pari audacieux, et j’ai peu d’aide des spécialistes métropolitains pas vraiment habitués aux climats tropicaux, plutôt hostiles ! »
Autre qualité obligatoire du restaurateur : l’amour des œuvres. « Il faut les respecter dans leur intégrité pour pouvoir les soigner. L’intervention est un acte physico chimique autant que culturel. On intervient sur des œuvres qui racontent un contexte, une histoire. Il faut s’en imprégner pour les comprendre. Restaurer est aussi un acte de création puisqu’il faut s’adapter », explique la spécialiste. Naturellement et dès son arrivée sur le sol martiniquais, Cécile s’est intéressée à l’art et aux artistes antillo-caribéens. Diplômée de l’école régionale des Beaux-Arts en peinture en métropole, elle va régulièrement à des vernissages et fait partie d’associations. Elle crée, aussi. Sur les murs de l’atelier, on peut d’ailleurs voir deux de ses œuvres qui contrastent au milieu des formes, couleurs, époques et pathologies de petits patients bruyants. Le style Cécile, fruit de sa propre nécessité intérieure, est abstrait, dépouillé. « J’essaie de dire beaucoup avec le moins possible. C’est un travail sur l’arche, la trace.».
Du quotidien au sacré « Ma profession découle de ma vie et non l’inverse », poursuit-elle. Après ses études d’art, elle entame une carrière de modéliste dans l’atelier d’un fourreur parisien qui la repère très vite. «Il fallait que j’approfondisse les croquis de mode, que j’ajoute des couleurs, des formes.» Amusé, son employeur lui montre son impressionnante collection privée d’art moderne et la met en relation avec son restaurateur. « Ce que j’apprécie par-dessus tout dans ce travail, c’est que l’on pénètre la structure des œuvres. Devant, derrière, du cadre à la toile en passant par la couche picturale ». Un travail de petite fourmi doublé de grandes qualités d’observation. « Comme tous les artisans, j’ai l’amour du travail bien fait ». Un dernier souvenir ? Sa première dorure. « Après avoir méticuleusement étalé et poncé une dizaine de couches d’enduit blanc et une dernière de rouge parfaitement lisses arrive le moment fatidique : la pose de la feuille d’or. 22 carats de quelques microns ! Là j’ai eu la sensation, tant l’intimité avec la matière précieuse était forte, de toucher au sacré.»
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