Publié le 10 septembre 2009, par Pierre Bonfils
La rue Raspail, située au quartier dit : « du Bas de la Source » et qui s’appela rue Sainte-Lucie jusqu’en 1884 fut sans aucun doute une voie très fréquentée par les habitants de l’époque.
Les marécages qui constituaient alors la majeure partie de la ville ne se prêtaient guère aux baignades, c’est pourquoi les pointois et autres résidants de communes environnantes avaient l’habitude de venir dans le quartier pour « prendre les eaux » certains jours chômés et plus particulièrement le 31 décembre à minuit pour le fameux ''bain démarré". Une tradition qui perdura pratiquement jusqu’à la moitié du siècle dernier.
Cette rue Raspail a certainement pris de plus en plus d'importance avec implantation de la centrale de Darboussier. Sous la conduite de son directeur, Ernest Souques l'usine devint le centre industriel le plus important de l'île. Jusqu'à la fin des années 1920, la rue Raspail fut une rue très commerçante.
L'usine Darboussier, de loin, le plus gros employeur d'alors était omniprésente dans la vie du quartier et allait même jusqu’à affirmer sa présence en imposant aux ouvriers et épiceries locales des bons portant son empreinte. Les commerçants du coin recevaient chaque quinzaine des numéraires en échange de ces bons qui ne dépassaient pas dix francs. La rue Raspail était la seule voie permettant aux habitants du Carénage et du Bas de la Source d'aller dans le centre ville. Débouchaient dans cette rue, la cour d'Orgemont, ébauche alors de ce qu'on appelle aujourd'hui Chemin Neuf et la non moins célèbre : Cour Zamia.
Pour quelques anciens du quartier, la rue Raspail c’est aussi la « rue des Champions », elle vit naître entres autres : Bernard Lamitié, champion de France de triple saut et Roger Bambuck (au N° 42), ancien ministre des Sports et recordman du monde sur 100 m en 10 ‘’ (pendant une heure) et de France (pendant vingt ans). Là encore l’usine Darboussier influença l’activité sportive du quartier puisque ses dirigeants y avaient implanté des équipements sportifs avec piscine, terrains de basket et de volley, en les mettant à la disposition de ses ouvriers et des habitants.
Mais revenons un peu en arrière pour évoquer ce que fut en son temps l’usine Darboussier dont la création remonte à 1867 à la suite de l’association entre un des grands noms de l’industrie du Second Empire, Jean-François Cail et un jeune, dynamique et ambitieux créole, Ernest Souques.
Dès sa création l’usine Darboussier représenta tous les espoirs placés par les responsables économiques locaux dans la mise en place et le développement de grandes usines centrales modernes dont on attendait qu’elles rétablissent la place de l’industrie sucrière antillaise face au sucre de betterave. Et Darboussier fut la plus grande et la mieux équipée de toutes.
Malheureusement, très rapidement ces espoirs ne tardèrent pas à être déçus, l’usine manquant à la fois de capitaux et de matière première. Très rapidement la société d’exploitation eut recours à un endettement lourd tout en se constituant par ailleurs un important domaine foncier largement déficitaire. A cela vint s’ajouter la crise sucrière mondiale qui éclata en 1884 pour se prolonger jusqu’au début du XXème siècle.
Ernest Souques se livra alors à quelques acrobaties financières, tout en s’engageant dans la vie politique locale avec parfois des méthodes très personnelles, mais sans toutefois pouvoir véritablement sauver financièrement la Compagnie Sucrière de la Pointe-à-Pitre. En 1907 il fut contraint de passer la main à ses créanciers, ce qui marqua pratiquement la fin des usiniers créoles en Guadeloupe. Reprise par la Société Industrielle et Agricole de la Pointe-à-pitre, Darboussier continuera de fonctionner jusqu’en 1980, année au cours de laquelle elle arrêta de fumer.
Jusque là, que d’événements faits de travail, de joies, de bonheur, de difficultés, de misères aussi dans ce quartier et tout autour de la rue Raspail et du Bas de la Source.
Les plus anciens guadeloupéens se souviennent naturellement de l’ambiance, de la solidarité des habitants de ce quartier et de l’atmosphère qui régnait sur la ville dès que l’usine se mettait à fumer à la coupe des cannes, sans compter cette odeur de sucre caramélisé et de canne qui flottait au dessus de la ville. Le passage du petit train rythmait en partie la vie, les enfants couraient le long des wagonnets pour attraper un morceau de canne avec parfois de malheureux accidents. C’était un autre temps, une toute autre époque. Et comme l’exprime à juste titre Erick Cosaque dans sa chanson « Manman revé » : adan lon mwa ja Darboussier, an-lo jénérasyon pousé, la tou bòlman nou té pran gaz, la dlo pran tan pou vin an kaz…
Sur ce qui n’est plus aujourd’hui que ruine et friche industrielle il ne reste plus qu’au projet Acte (voir Maisons Créoles N° 51) de se concrétiser pour que Darboussier retrouve vie tout en devenant un lieu de mémoire attendu.
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