Publié le 5 mars 2009, par Emmanuel Nelson
A Bangkok, Kinshasa, Bordeaux, Moscou, Varsovie ou Vancouver, “Place de la Victoire” est un nom porté par de nombreux lieux publics dans bien des pays. Mais, en terre créole, leur homologue pointoise a plus d’un atout à faire valoir. Entre son pittoresque kiosque à musique, conçu par l’architecte Gérard-Michel Corbin en 1930, et ses hauts manguiers et sabliers centenaires, aux épais troncs noueux témoins de l’irrésistible évolution urbaine de l’agglomération qui l’abrite, la Place de la Victoire est parvenue, malgré l’outrage des ans, à conserver un peu de son charme vieillot d’antan.
Nommée Grand-Place en 1770, elle devint Place Sartine (du nom de l'ancien ministre de la Marine et des Colonies), puis Place de la Victoire en 1794 par la volonté de Victor Hugues, autant pour célébrer la victoire des sans-culottes sur les aristocrates que celle des esclaves noirs, enfin libérés par la Convention. Durant la Terreur, on y installe la guillotine, non loin du rivage.
En mai 1802, elle fut le théâtre morbide d’une répression sanglante, lors du rétablissement de l’esclavage par Bonaparte : le corps expéditionnaire du général Richepance y exécuta une centaine de résistants, signant la révolte de Delgrès et de ses compagnons qui feront sauter le fort de Basse-Terre en un ultime appel à la rébellion. Devenue Place John Skinner en 1813 (du nom du gouverneur et général britannique qui s'était emparé de l'île pour deux ans), elle s’appela ensuite fugitivement Place Royale, avant de redevenir à nouveau et définitivement Place de la Victoire.
C’est désormais l’un des hauts lieux des rencontres festives de la ville, où tourne rituellement la cavalcade effrénée des Carnavaliers rassemblés pour fêter Vaval, où s’organisent Festivals de musiques (le Jazz notamment), fêtes culinaires ou commerciales et autres rassemblements populaires en tout genre. Les deux dernières éditions de la Route du Rhum, la célèbre Transat en solitaire, y ont trouvé refuge et escale finale.
Ville d’arts et d’histoire, Pointe-à-Pitre s’enorgueillit là d’un bel écrin de verdure jouxtant le rivage. Outre le kiosque à musique rénové, quelques beaux édifices entourent la place : l’Office du tourisme (ex chambre de commerce de Pointe-à-Pitre), édifié en 1927 dans le style néo-classique, l’édifice très “années 30” de l’ex Banque de la Guadeloupe (créée en 1851), devenue depuis Banque des Antilles françaises, l’imposant bâtiment ocre et bleu abritant la sous-préfecture et l’hôtel des impôts, ancienne caserne d’infanterie restaurée après les ravages du cyclone Hugo de 1989, l’ex cinéma-théâtre La Renaissance, construit sur les anciennes écuries Rennard en 1930, édifice privé hélas resté en déshérence, ou l’ancien presbytère, récemment restauré et transformé en Pavillon de la Ville. Alentour, à l’Est, quelques maisons créoles de belle facture, aux balcons et façades caractéristiques, témoignent encore de cette architecture coloniale soigneusement préservée qui fit les beaux jours du vieux Pointe-à-Pitre. Bustes du colonel Charles Frébault et de l’ancien gouverneur Félix Eboué, bassin à jets d’eau pulsée, monument aux morts de la Guerre 14-18, monument des 100 chaînes, Agora et Mémorial du 1er jour rythment, par ailleurs, les promenades des contre-allées et les déambulations curieuses des touristes de passage.
C’est qu’un tel espace ne laisse personne indifférent. Glanées au fil de la mémoire collective, les anecdotes historiques fourmillent encore à son sujet. Rares sont pourtant les pointois de souche à se souvenir que la Place servit d’aérodrome improvisé, en 1911, à un authentique pionnier de l’aviation insulaire.
Jérôme Restan, mécanicien à l’usine Darboussier proche, avait bâti de ses propres mains un aéroplane rustique qu’il entendait faire décoller de la Place pour un rapide survol de la Darse. La foule nombreuse rassemblée alors pour assister à cet exploit hors norme verra l’aventure tourner court, l’impétueux pilote ayant fait le plongeon de sa vie dans les eaux qu’il survolait d’un peu trop près. Plus de peur que de mal, au final, pour l’intrépide, mais sa nef volante est détruite. “Restan reste an plan” titre malicieusement Le Nouvelliste de l’époque. Au-delà de l’épisode tragi-comique, la Place chère au cœur des familles pointoises qui y promenaient rituellement leur progéniture, assoit, au fil des générations qui l’arpentent, sa réputation de sociabilité urbaine et d’espace culturel et festif attachant, plein de contrastes, même si les affres de la modernité ne l’ont pas épargnée.
Cet espace arboré plein de charme est en effet devenu, ces dernières années, un singulier refuge pour de nombreux déshérités et sans-abri, qui en perpétuent, sans le savoir, l’immémoriale tradition d’accueil et la légende de vie…
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