Publié le 2 mars 2009, par Corinne Daunar
Née le 4 décembre 1776 à pointe Royale en Martinique, d’une lignée de riches planteurs, Aimée Dubuc de Rivery partage la vie insouciante de sa cousine Marie-Rose Josèphe Tascher de la Pagerie. Un soir qu’elles décident de se rendre dans la case d’Euphénia David la quimboiseuse, dont on disait qu’elle lisait dans les astres, le destin des deux jeunes filles se dessine enfin. L’une sera « plus que reine », épousera Napoléon I et entrera dans l’histoire sous le nom de l’Impératrice Joséphine et l’autre, la petite Aimée, sera adulée par le puissant roi d’une contrée lointaine…
Les mois passent emportant avec eux les prédictions de la vieille ensorceleuse. En l’an 1785 l’adolescente est envoyée à Nantes, au couvent de la Visitation, afin de parfaire son éducation puis embarque sur la Belle Mouette commandée par le capitaine Duddefand, la fin 1789 pour rejoindre sa Martinique natale. La petite créole alors âgée d’une quinzaine d’années est enlevée au large de Majorque par des pirates barbaresques.
L’existence d’Aimée bascule. Vendue comme esclave au Bey d’Alger en échange de l’hommage dû au grand seigneur, elle est enfin offerte en cadeau au Sultan Abdul Hamid Ier d’Istanbul (1774-1789). Epris de cette étrange beauté, il l’élève au rang de Kadin, autrement dit d’épouse. Commence alors l’histoire la plus romanesque contée les soirs de veillées aux dernières heures des jeunes filles en fleurs.
Enfermée dans le Sérail de Topkapi, en Turquie, elle adopte le nom de harem de Nakshidil. Ne pouvant se résigner à n’être qu’un simple objet de plaisirs, à se gaver de cornes de gazelles et de Baklavas à l’instar de ses comparses, elle finit par se prendre d’affection pour le vieux Sultan. Peu à peu, la jeune femme impose son opinion jusqu’à en venir à jouer un rôle politique en lui portant conseil. Dans ce contexte, elle lui donne un fils, Mahmut II et devient désormais la légendaire Validé de l’empire ottoman (ce qui signifie sultane-mère en Turque). À la mort d’Abdul Hamid Ier d’Istanbul, Selim III monte sur le trône et entretient une relation secrète avec la belle Française. Une fois encore, elle est sa conseillère, l’incitant à adopter de nouvelles réformes et abolir certaines coutumes désuètes. Les conservateurs enragés par ce « modernisme » destituent Selim et portent son cousin au pouvoir. S’en suivent pour la jeune femme des années de disgrâce sur les bords du Bosphore. L’assassinat du souverain la ramène au premier plan, car Mahmud II, son fils, devient à son tour sultan et la reine voilée recouvre alors sa précellence. C’est au moment même où elle atteint l’apogée de son règne que la maladie la conduit jusqu’à son mausolée. On dit que la sultane Validé a surpassé dans la grâce, le charme et l’amabilité les Géorgiennes et les Circassiennes. Elle a surtout, quand bien même sa vie ne serait qu’une légende, noirci de son encre, l’une des plus belles pages romancées des Petites Antilles.
Entre vérité et légende, la sultane Validé est source d’inspiration pour de nombreux écrivains, musiciens ou cinéastes. On se souvient encore de la belle Angélique Marquise des Anges (1964) née du roman d’Anne et serge Golon et mettant en scène la très sensuelle Michèle Mercier et l’irrésistible Robert Hossein dans le rôle de Joffrey de Peyrac. Elle apparaît également dans le roman de l’Américaine d’origine espagnole Barbara Chase-Riboud, La Grande Sultane qui nous conte la vie de cette jeune esclave créole qui régna invisible sur la Turquie pendant plus d’une quarantaine d’années. On la retrouve encore sous la plume de Voltaire dans son poème la Sultane Favorite, dans l’opéra en quatre actes de Donizetti ou dans la Marquise (incarnée par Sophie Marceau), une production cinématographique de Véra Belmont. Mais n’oublions pas de citer non plus Michel de Grèce qui, en 1982, lui fit l’un des plus beaux hommages dans son best-seller la Nuit du Sérail.
À l’ombre d’un petit sentier que borde un fouillis de poiriers, se dresse l’une des grandes fresques de l’histoire martiniquaise. Entre ciel et terre et sur fond d’océan, au milieu de ses amas de pierres, jaillit sous les yeux ébahis, ce qui fut jadis le fief d’une riche famille de planteurs, le « Château Dubuc ». L’habitation s’inscrit pour la première fois sur les cartes dès 1773. Pourtant, c'est bien en 1657 que le normand Pierre DUBUC, débarque en Martinique. Après avoir ferraillé contre les Indiens Caraïbes, il reçoit en récompense une terre fertile dans la région de La Trinité où il s'installe dès 1671 et c'est son petit-fils Louis Dubuc du Galion qui grave dans la roche la puissance familiale. Il bâtit l'Habitation Caravelle rebaptisée par la suite « château Dubuc ». Les installations de cette construction sont colossales et l'importance des dépôts, l'isolement de l'Habitation laissent supposer que leur activité n’était pas toute sucrière…Cependant, dès 1770, l’endroit est progressivement abandonné, caprice de la nature et des hommes. Le terrible cyclone de 1766 et la gestion défaillante des Dubuc marquent la fin d’une épopée. Le site est pris d’assaut par les figuiers maudits offrant à ses pierres muettes sans l’être le merveilleux chant du passé.
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