Un témoignage du passé toujours vivant

Un témoignage du passé toujours vivant

Publié le 15 mai 2008, par Aurélie Maarek

Sur la route de la Presqu’île de la Caravelle qui mène au Château Dubuc, en flânant, on découvre au bout du front de mer avant d’entamer les derniers kilomètres jusqu’au phare trônant à l’extrême pointe orientale de la Martinique, l’ancienne distillerie Hardy qui repose somnolente, comme une vielle dame respectueuse, porteuse de la mémoire du lieu, témoin d’une vie passée richement remplie.

Sur les hauteurs, on aperçoit la demeure familiale fraîchement restaurée, qui lui redonne un coup d’éclat interpellant l’œil du promeneur comme si on redécouvrait l’endroit ; remettant en valeur la tour ou ancien moulin qui se tient à ses côtés, servant aux premiers colons au 18e siècle pour la fabrication du rhum. On  préféra détruire la partie supérieure par crainte qu’elle ne s’écroule sur la maison, vu son grand âge. Au cœur de cet édifice fait de torchis et pierres de taille, nichait une statue centenaire de la Sainte Vierge qui n’a pas résisté aux vents violents de la tempête cyclonique mais qui sera bientôt remplacée. Les pêcheurs se signaient au passage en partant au large et elle leur servait de repère la nuit au retour car elle était toujours illuminée.

 

Une histoire de famille

C’est une histoire de famille, d’une famille en particulier. En 1872, Madame Mélanie Méry de Neuville (décédée en 1918), épouse de Monsieur Emilien Bonneville Bonneterre, fait l’acquisition de l’Habitation Tartane, déjà productrice de rhum. Leur fille Clémence, mariée à Gaston Hardy Senior, ingénieur aux Ponts et Chaussées, rachète les parts de ses deux sœurs en juillet 1919. Elle exploite une petite unité avec un seul moulin. Son mari malade, rappelle leur fils aîné Gaston Junior, parti faire ses études en France, en 1928 pour prendre en charge l’exploitation de la distillerie. Il n’aura de cesse jusqu’à sa mort en 1990 de la développer et de la perfectionner.

 

A l’époque, le domaine était planté en canne sur une superficie d’environ 50 ha, la récolte durait jusqu’à 6 mois avec l’ancienne installation. La grande ère de modernisation débuta. Il installa de nouveaux moulins, chaudière, machine à vapeur. Il augmenta la cuverie pour la fermentation du jus de canne, construisit des foudres de stockage pour les rhums. Indépendamment Il mit beaucoup de son savoir, de ses qualités de concepteur, de son ingéniosité, de son sens pratique au service de la rhumerie. Il acheta un tracteur, deux « JMC » de la seconde guerre des surplus américains, qui pouvaient rentrer aisément dans les champs en remplacement des cabrouets ou charrues à bœufs. Il fit venir l’eau courante, si utile au processus de distillerie, l’électricité en lieu et place du moteur diesel qui la fabriquait jusqu’alors. La marque connut son apogée en 1959 avec 150 000 litres produits. La coupe s’était réduite à deux mois.

 

Une grosse partie partait à l’exportation vers la France en fûts, roulés dans l’océan jusqu’aux barges qui les emmenaient à Fort-de-France prêts à être embarqués sur les navires. Le convoyage par la mer était plus simple que par les routes difficiles. Et le reste était vendu sur le marché local, plus particulièrement dans le sud de l’île, embouteillée à la main. Parallèlement Monsieur Hardy, très actif, faisait le choix des cannes avec le centre technique. Comme agriculteur, il a planté des bananiers, patates douces, récolté le miel de ses ruches, du bois pour le charbon, plantation de cocotiers qui fournissaient de la fibre de coco à des ateliers d’artisanat et du copra, aux usines de savons et aussi de l’élevage. Il cumulait d’autres activités. Celle qui lui était le plus chère, était son atelier de mécanique, ferronnerie qui lui permettait de fabriquer les pièces sur mesure, les coupes-cannes et ainsi fournir d’autres distilleries comme Courville, Saint-Etienne ou Bernus dont il était Conseiller technique.

 

Un déclin tardif

Sur place, on y trouvait également  une fabrique de pains de glace, pour les pêcheurs de Tartane, pour la conservation des aliments, à l’époque il n’existait que des réfrigérateurs à pétrole, pour les estivants de passage et une boulangerie, toujours ouverte aujourd’hui, tenue par un des fils qui a maintenu la fabrication. Suite au partage des terres, lors du décès de Madame Clémence Hardy, il perdit la moitié de la surface plantée en canne. A ce jour, il en reste 12 hectares. A partir de 1986, face à la poussée concurrentielle, à la baisse de la consommation, à la chute des ventes, la fabrication fut réduite, le coût  en étant trop onéreux et la mise aux normes contraignante demandant de lourds investissements. 1994 sera l’année de sa fermeture mais la dernière à avoir tourné sur les sept existantes de la Presqu’île. On a abandonné la coupe manuelle pour la mécanisation  par  difficulté à trouver des coupeurs.

 

Aujourd’hui toute l’activité est confiée à une autre distillerie, qui s’occupe de la récolte, du transport, de l’entretien et de la replante  des cannes. Annuellement 60 000 litres de rhum sont fabriqués pour cette plantation, sans aucun mélange de cannes et commercialisés sous son nom d’origine.Cette année, elle débutera en mai- juin en fin de campagne car la plantation comme la distillerie ont subi les dommages du cyclone Dean. Le projet de ses héritiers est de s’atteler à la réhabilitation du site pour le transformer en musée, pour conserver les machines, les corps en bronze, certaines pièces datant de la première distillerie en 1830, faire revivre l’âme de ce lieu atypique par sa situation géographique, subissant l’air salin qui  accélère son vieillissement et saluons cette initiative qui ne se fait pas sans heurts pour conserver notre patrimoine martiniquais.

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